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Éclatement des positions Kurdes en Syrie : une aubaine pour l’État Islamique ?

  • Photo du rédacteur: INFO MONDE
    INFO MONDE
  • 25 nov. 2019
  • 6 min de lecture

Alors qu’ils étaient le fer de lance de l’Occident contre l’État Islamique, les Kurdes n’ont aujourd’hui d’alliés plus que leurs montagnes. Leur éclatement, orchestré par les appétences d’Erdogan, pourrait faire resurgir la menace djihadiste au Proche-Orient. Et au delà ?


Il y a tout juste un mois, la Turquie lançait son opération “Sources de la Paix” dans le Nord de la Syrie. Trois semaines, 130 civils tués et quelque 300 000 déplacés plus tard, c’est tout le Rojava qui était redessiné. Le maître d’Ankara martèle que son opération visait les “terroristes de l’YPG” et avait pour objectif de mettre en place une “zone de sécurité” dans le Nord-Est de la Syrie pour y déplacer notamment les réfugiés syriens présents en Anatolie. Une déclaration qui ne dupe personne. Recep Tayyip Erdogan a lancé une nouvelle bataille dans une région hautement inflammable et il en mesure parfaitement les développements.

L’intervention de la Turquie redistribue les cartes


La progression des forces Turques freine la montée en puissance militaire et politique du PYD (Parti de l’Union Démocratique). Dans une version plus radicale des faits, elle nettoie la zone de leur présence et vient mettre un coup d’arrêt à l’utopie d’un Kurdistan syrien indépendant. C’était la volonté d’Erdogan, c’est désormais chose faite. Les Kurdes, abandonnés par leurs alliés occidentaux n’ont plus le ballottage stratégique suffisant pour réclamer une quelconque autonomie. Le jour du retrait total des troupes américaines positionnées à la frontière turque, les FDS (Forces Démocratiques Syriennes) annoncent avoir conclu un accord avec Bachar al-Assad. L’objectif ? Obtenir un déploiement des forces de l’armée syrienne régulière en soutien face à la pression turque. Le haut commandant des FDS, Mazloum Abdi justifiera cette alliance surprise en expliquant que le régime syrien, soutenu par les russes, avait “fait des propositions qui pourraient sauver la vie de milliers de personnes”.


Entre le compromis et le génocide de notre peuple nous choisirons la vie

Les troupes de Damas appelées en renfort auront donc fait une percée de plus de 400 kilomètres dans le Nord. Le tout sans combattre. Les Kurdes le savent, en se rangeant derrière al-Assad et son armée, c’est huit années de construction politique qu’ils mettent en péril. Le régime n’est pas venu au secours des Forces Démocratiques Syriennes par pure philanthropie. Bachar sait les Kurdes en position de faiblesse. Le scénario est idéal pour reprendre le contrôle du Nord-Est syrien et ainsi assurer, au moins un temps, le mirage d’une Syrie unifiée.


Les implications des événements en Syrie dépassent de loin les seules limites géographiques du Proche-Orient. Au delà de tout, elles agitent le spectre d’un Occident en déclin, otage de sa propre impuissance. Les événements du 9 Octobre ont levé le voile sur l’incapacité de l’Occident à peser dans les conflits internationaux. Les condamnations et sanctions émises par les pays occidentaux ont eu un effet limité sur les dispositions stratégiques de la région. L’OTAN - dont la Turquie est membre - semble plus fragile et affaibli que jamais. Le débat profond provoqué par le retrait des États-Unis de la lutte contre l’EI dans le Nord-Est syrien et l’offensive consécutive de la Turquie contre les Kurdes illustre une des plus graves crises vécue par l’Alliance. La cohésion otanienne est en danger. Les événements récents viennent bafouer les règles et principes fondamentaux qui faisaient l’identité réelle de l’organisation. Pourtant, le traité aura du mal à se passer de la Turquie et de son poids stratégique. Véritable flanc est de l’organisation, elle tient - via la Turquie - une frontière avec la Syrie, l’Irak et l’Iran, territoires dont inflammabilité n’est plus à prouver. Elle est une épine dans le pied de l’OTAN, et Erdogan le sait très bien.


Le double jeu du Président Turc


Appartenir au camp occidental ne correspond plus à l’idée que se fait M. Erdogan de la Turquie. Le 21 Octobre, le Président Turc mettait déjà l’Occident en garde face à ses prises de positions vis-à-vis des Kurdes qu’il qualifie de terroristes. À croire que le Sultan n’est pas à une contradiction près. Depuis 2016 et l’opération Bouclier de l’Euphrate, il fait alliance avec l’Armée Syrienne Libre (ASL). Toujours contre les forces Kurdes. L’ASL, faction pro-turque en guerre contre al-Assad n’est pas une colloque d’enfants de cœur. Réputés pour leurs exactions et leur barbarie, notamment envers des civils - Kurdes pour la plupart - ils constituent un élément de force majeur de l’influence turque dans la région. Si une partie de l’ASL est constituée de modérés pour la plupart originaires de la région et qui vont là où on les paie, elle recense aussi en son sein un certain nombre de milices islamistes et djihadistes venus de la province voisine d’Idlib.


Parmi ces milices - formées et équipées par la Turquie - on retrouve avec surprise plusieurs groupuscules aux tendances idéologiques douteuses. Au sein de l’ASL, une faction se distingue : la troisième légion. Entre les douze sous-groupes armés qui la composent, trois sortent du lot : Jaych al-Islam, Ahrar al-Cham et Suqour al-Cham. Le point commun entre ces factions ? La volonté d’instaurer en Syrie un état islamique régi par la charia. Il est important de garder à l’esprit que ces hommes ont combattu et combattent encore aujourd’hui au côté de l’armée Turque, membre de l’OTAN. Une situation qui ne semble pas poser de problèmes à Recep Tayyip Erdogan qui pense certainement pouvoir garder le contrôle sur ces milices islamistes/djihadistes qui constituent dorénavant un point d’appui essentiel à son armée. Le Président Turc joue à un jeu dangereux. En multipliant les ambivalences et les incohérences stratégiques, il jette le trouble sur une région déjà très incertaine. Les conséquences de ses appétences impérialistes pourraient être dramatiques.


Que deviennent les djihadistes détenus par les Kurdes ?


L’agression Turque à l’encontre des positions Kurdes couplée au retrait des troupes américaines pourrait instaurer un nouveau climat d’incertitude dans le Nord de la Syrie. Les Européens redoutent que les milliers de djihadistes retenus par les Kurdes - notamment les étrangers - ne s’évadent pour redonner corps à l’Organisation État Islamique dont le Califat territorial avait été détruit en Mars dernier après la prise de Al-Baghouz Fouqani par les FDS. À l’heure actuelle, environ 12 000 djihadistes seraient retenus par les forces de sécurité Kurdes dans le Nord-Est syrien. Parmi eux, on décompterai au moins 10 000 combattants syriens ou irakiens et un peu plus de 2000 ressortissants étrangers. Ressortissants étrangers au sein desquels on retrouverai 370 français dont 250 enfants. La nationalité de ces djihadistes ou ex-djihadistes est un véritable casse-tête juridique, diplomatique et médiatique dans l’hexagone. Leur sort posant un certain nombre de questions.


Si la situation militaire dans le Nord de la Syrie semble s’être apaisée ces dernières semaines, l’avenir des djihadistes détenus par les Kurdes et maintenant par les Turcs reste en suspend. À l’heure où sont écrites ces lignes, on recenserai une perte de 785 prisonniers affiliés à l’EI. Selon les YPG, ils seraient parvenus à s’échapper du camp d’Aïn Issa, au Nord de Raqqa, grâce au chaos lié à l’offensive turque. Selon l’organisation Human Rights Watch, la plupart des fugitifs seraient des femmes de membres de l’État Islamique - dont certaines seraient étrangères - ainsi que leurs enfants. La Turquie aurait également récupéré un certain nombre de prisonniers après son offensive sur les positions Kurdes. Recep Tayyip Erdogan a annoncé le 8 Novembre que la Turquie avait capturé 287 personnes - probablement liée à l’EI - qui s’étaient échappées des prisons Kurdes. Du pain béni pour Ankara qui dispose d’un moyen de pression supplémentaire sur l’Europe, en plus des 3,6 millions de réfugiés qui jonchent son territoire et qu’il menace de déverser sur le Vieux Continent si les occidentaux décidaient de se montrer trop virulents vis-à-vis de ses agissements au Proche-Orient - et ailleurs.


Il est également question de la confiance dont l’Europe peut se permettre de porter envers la Turquie. Ses récents agissements ainsi que ses nombreuses ambivalences stratégiques inquiètent. On se demande si laisser les djihadistes anciennement détenus par les Kurdes aux mains des Turcs est vraiment une bonne idée. Erdogan s’est souvent montré évasif voire étonnamment laxiste vis-à-vis des combattants djihadistes. Les laisser entre ses mains est peut-être le risque de les voir dans la nature au bout de quelques temps. Une situation qui pourrait rapidement devenir problématique - voire dangereuse. L’affaiblissement des positions Kurdes et la nouvelle instabilité de la région est une aubaine pour le groupe État Islamique. En dépit de la mort de son calife Abou Bakr al-Baghdadi, l’organisation reste en vie. En Août déjà, le Pentagone faisait état d’une éventuelle résurgence de l’État Islamique avec un renforcement de ses capacités insurrectionnelles en Irak et une reprise progressive de ses activités en Syrie.


Une résurgence de l’État Islamique remet l’enjeu sécuritaire au coeur du débat. La restructuration de l’organisation dans un contexte de nouveau chaos syrien remet l’Europe et la France sous la menace d’attaques djihadistes. Pour éviter que les désastres de 2015 ne viennent à se reproduire, il sera peut-être nécessaire de reconsidérer l’engagement européen et français dans la région. L’aspect sécuritaire des nouvelles problématiques amenées par les récents événements dans le Nord de la Syrie annonce le retour en force de la realpolitik. Une réhabilitation des relations diplomatiques entre la France et le régime syrien dans le cadre d’une lutte commune contre le retour éventuel de l’État Islamique pourrait peut-être être envisagée.

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Photo de couverture : La Voix du Nord






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